Présentation subjective

Mon projet littéraire est assez simple. Je n’invente pas des fables lointaines. J’écris sur ce qui m’est proche, familier, sur les lieux et les situations que je connais intimement. J’utilise l’écriture comme un outil d’exploration de l’existence et du monde. Quand je commence à écrire sur un thème, je ne sais pas encore si cela va donner un roman ou un essai. La frontière entre les genres ne m’intéresse guère ou me paraît pouvoir être transgressée. L’essentiel est plutôt de mener une enquête, d’aller jusqu’au bout d’une obsession.

Parmi mes romans, les plus aboutis sont une trilogie autobiographique (De la supériorité des femmes, Quand j’étais nietzschéen, L’Orfelin) ainsi qu’un diptyque sur la ville (Voyage au centre de Paris, La Muette).

La trilogie autobiographique

Cette trilogie remonte le temps. Comme plusieurs années séparent les périodes évoquées, chaque livre peut se lire de façon indépendante.

De la supériorité des femmes raconte une séparation amoureuse à l’âge de trente ans, avec tous ses affres, ses ridicules, et l’intensité des désirs enfouis qu’elle fait ressurgir.

Quand j’étais nietzschéen retrace la découverte fracassante de la philosophie à l’adolescence – quand la pensée de Friedrich Nietzsche devient un alibi pour sécher les cours, devenir vandale, défier la morale et faire son éducation sentimentale.

L’Orfelin est un livre plus sombre et plus personnel, plus ambitieux aussi, qui revient sur l’enfance et sur le deuil de mon père.

Cette trilogie commence donc sur un ton léger, passablement érotique, devient de plus en plus grave à mesure qu’on se rapproche de la question de l’origine, des ascendances et des fantômes.

Le diptyque sur la ville

Qu’est-ce qu’un roman géographique ? Il ne s’agit pas d’un récit de voyage, mais d’une promenade dans l’espace qui est aussi une aventure intérieure et philosophique. L’enjeu est d’entrer en résonance avec des lieux, de saisir leur esprit pour mieux connaître l’humain.

Le héros du Voyage au centre de Paris fait une marche en zigzag de quatre ou cinq kilomètres, qui le mène des jardins du Luxembourg au quartier du Temple, près de la place de la République. Il évoque les replis de la ville et pense à une femme, à laquelle il s’adresse en pensée. L’évocation des rues, de leurs histoires secrètes – de la fontaine Médicis, des catacombes, des cafés des surréalistes et des situationnistes, des passages, des toits de Paris… – se mêle à ses souvenirs. Paris est, de fait, le vrai héros du livre.

J’ai pris un grand plaisir à arpenter la ville et à lire sur l’histoire de Paris pour écrire ce roman, mais je me suis fait un reproche, une fois le point final posé : celui de n’avoir évoqué que les arrondissements les plus centraux, ceux précisément qui sont chargés de deux mille ans de vies sédimentées. Et la banlieue ? Il me fallait sortir des quartiers centraux qui sont aussi très privilégiés ! Pendant cinq ans, de 2010 à 2015, je me suis rendu toutes les deux ou trois semaines dans la cité de La Muette à Drancy. Cette cité, autrefois camp de d’internement et de transit vers Auschwitz, a été transformée en logements sociaux après-guerre. Elle est toujours habitée aujourd’hui et gérée par l’office des HLM. A travers deux personnages, Elsa, déportée en 1943, et Nour, un adolescent des années 2010, j’ai tenté dans La Muette de faire parler ce lieu. Au sens propre d’ailleurs : l’un des plus gros travail dans cette entreprise littéraire a été de trouver le ton, le style de Nour, qui s’exprime en langage urbain. Nour et Elsa, par leurs récits alternés, sont les protagonistes d’un roman bilingue, comme La Muette est une cité bilingue, qui a deux histoires irréconciliables à raconter.

Et aussi…

Un roman un peu à part, L’Homme qui aimait trop travailler, traite de la manière dont le travail donne du plaisir, mais également menace de se muer en addiction et de détruire la sensibilité humaine. Comme il n’est pas facile de transformer l’open space et la vie en entreprise en sujet romanesque, j’ai utilisé la trame de L’Étranger de Camus : même nombre de parties, de chapitres, le personnage s’appelle Sommer (Meursault à l’envers), certaines réparties sont empruntées à Camus, etc. L’Étranger est en effet un livre sur l’aliénation, soit sur le fait de se sentir étranger à soi-même. Meursault semble être congénitalement aliéné. Sommer l’est devenu à force de zèle, de goût de l’effort et de l’efficacité.

A 22 ans, j’ai publié mon premier roman, Premières volontés. C’était comme un cri. Un texte d’une nécessité impérieuse : de 19 à 22 ans, je n’avais cessé d’écrire sur la mort de mon père, sur son suicide. Ce texte publié très jeune a quelques fragilités, cependant il reste comme surchargé d’émotion. Je me suis affronté de nouveau à ce deuil plus tard, avec une construction plus ample, dans L’Orfelin.

Entre 22 et 30 ans, j’ai cherché mon style, mon propre projet littéraire. Surtout, je souhaitais conjurer l’ennui que j’éprouvais trop souvent en lisant des livres. Je rêvais d’écrire des romans sans monotonie, tout en surprises et ruptures. Un passage d’un petit essai du Marquis de Sade, Idées sur les romans, m’a fourni une clé : Sade y évoque ce qu’il nomme, de façon assez mystérieuse et sans qu’on devine d’où il a tiré cela, les « fables implexes ». Une fable implexe est un récit qui relate une seule histoire, mais qui se trouve composé de matériaux et de formes très diverses. Sade est allusif et ne donne guère d’exemples, mais cela a été un déclic. Grâce à lui, j’avais un projet : écrire des romans implexes ! Scènes de théâtre, sonnets, effets de mise en page, extraits de journaux intimes, tracts politiques, pastiches, correspondance : j’ai entrepris de construire des romans qui multipliaient les formes et les tons, tout en suivant un fil narratif unique. Cela a donné mes trois fictions suivantes : Être sur terre, et ce que j’en retiensLa MireUn point dans le ciel. Elles sont différentes de tout ce que j’ai écrit par ailleurs, car il n’y a pas cette dimension d’enquête sur le monde qui m’entoure et sur moi-même qui lie mes autres livres.