Présentation subjective

 

Je crois qu’il existe deux types d’auteurs de romans : ceux qui écrivent toujours le même livre et ceux qui cherchent à chaque fois à prendre le contrepied de leurs habitudes, à changer de forme, à explorer une zone d’inconfort. Comme il apparaîtra dans ce qui suit, j’appartiens au second type.

Il y a néanmoins quelques jalons dans ce parcours.

La perte fondamentale

Le sujet de mon premier roman, écrit et réécrit inlassablement entre 19 et 22 ans, s’est imposé comme une évidence : c’était la mort de mon père qu’il me fallait traiter. Cela a donné Premières volontés.

Les fables implexes

Ensuite, s’ouvrit une période bizarre. Je cherchais à conjurer l’ennui que je trouvais trop souvent dans les livres. Je rêvais d’écrire des textes sans monotonie, tout en surprises et ruptures. Un passage d’un petit essai du Marquis de Sade, Idées sur les romans, m’a fourni une clé : Sade y parle de ce qu’il nomme, de façon assez mystérieuse et sans qu’on devine d’où il a tiré cela, les « fables implexes ». Une fable implexe est un récit qui relate une seule histoire, mais qui se trouve composé de matériaux et de formes très diverses. Sade est allusif et ne donne guère d’exemples, mais cela a été un déclic. Grâce à lui, j’avais un projet : écrire des romans implexes ! Scènes de théâtre, sonnets, effets de mise en page, extraits de journaux intimes, tracts politiques, pastiches, correspondance : j’ai entrepris de construire des romans qui multipliaient les formes et les tons, tout en suivant un fil narratif unique. Cela a donné mes trois fictions suivantes : Être sur terre, et ce que j’en retiens, La Mire, Un point dans le ciel.

Une trilogie très intime

Vers trente ans, une rupture amoureuse m’a lancé dans une autre aventure. Je me suis mis à écrire, assez fébrilement, une trilogie autobiographique. Cette trilogie remonte le temps. De la supériorité des femmes raconte une séparation amoureuse, avec tous ses affres, ses ridicules, et l’intensité des désirs enfouis qu’elle fait surgir. Quand j’étais nietzschéen retrace la découverte fracassante de la philosophie à l’adolescence – quand la pensée du Surhomme devient un alibi pour sécher les cours, devenir à moitié vandale et en tout cas défier la morale. L’Orfelin est un livre plus sombre et plus personnel, plus ambitieux aussi, qui revient sur l’enfance. Cette trilogie qui commence sur un ton léger, et passablement érotique, devient de plus en plus grave à mesure qu’on se rapproche de la question des ascendances et de la naissance – qui n’est que la face inverse de la mort.

Deux romans géographiques

Comme le roman autobiographique, le roman géographique est un genre qui me semble, aujourd’hui, fécond. Mais qu’est-ce qu’un roman géographique ? Il ne s’agit pas d’un récit de voyage, mais d’une promenade dans l’espace qui est aussi une aventure psychologique et philosophique. Explorer un coin du monde pour mener l’enquête sur l’humain. Les deux maîtres du roman géographique sont l’Allemand W. G. Sebald, auteur de Les Anneaux de Saturne, et l’Italien Claudio Magris, avec Danube. Le narrateur de Danube parcourt les 3000 kilomètres qui vont de la source à l’embouchure du fleuve et médite sur le destin de la Mitteleuropa et le sens de sa propre vie. Cela m’a donné envie de répliquer le dispositif, mais avec un parcours beaucoup plus restreint : le héros de Voyage au centre de Paris fait une promenade en zigzag des jardins du Luxembourg au quartier du Temple, dans l’hypercentre de Paris. Il évoque la ville et pense à une femme, à laquelle il s’adresse en pensée. L’évocation des lieux, de leurs histoires secrètes – fontaine Médicis, catacombes, toits de Paris… – se mêle à ses souvenirs. Paris est, de fait, le personnage central du livre.

J’ai pris un grand plaisir à arpenter la ville et à lire sur l’histoire de Paris pour écrire ce roman, mais je me suis fait aussi un reproche : celui de n’avoir évoqué que les arrondissements les plus centraux, ceux précisément qui sont chargés de 2000 ans de vies sédimentées. Et la banlieue ? Il me fallait sortir du solipsisme social ! Pendant cinq ans, de 2010 à 2015, je me suis rendu toutes les deux ou trois semaines dans la cité de La Muette à Drancy. Cette cité, autrefois camp de d’internement et de transit vers Auschwitz, a été transformée en logements sociaux après-guerree. Elle est toujours habitée aujourd’hui. A travers deux personnages, Elsa, déportée en 1943, et Nour, jeune d’aujourd’hui, j’ai tenté de faire parler ce lieu. Au sens propre d’ailleurs : l’un des plus gros travail dans cette affaire a été de trouver le ton, le style de Nour, qui s’exprime en langage urbain.

L’addiction au travail

Un roman un peu à part, L’Homme qui aimait trop travailler, traite de la manière dont le travail donne du plaisir, mais finalement se mue en addiction et risque de détruire la sensibilité humaine. Comme il n’est pas facile de transformer l’open space et la vie en entreprise en sujet romanesque, j’ai utilisé la trame de L’Étranger de Camus : même nombre de parties, de chapitres, le personnage s’appelle Sommer (Meursault à l’envers), certaines réparties sont empruntées à Camus, etc. L’Étranger est en effet un livre sur l’aliénation, soit sur le fait de se sentir étranger à soi-même. Meursault semble être congénitalement aliéné. Sommer l’est devenu à force de zèle, de goût de l’effort et de l’efficacité. Ce roman est donc une fable sur la perte de sensibilité menaçant ceux qui n’ont de cesse d’ajuster des moyens à des fins.

  • Premières volontés
  • Être sur terre, et ce que j’en retiens
  • La Mire
  • Un point dans le ciel
  • De la supériorité des femmes
  • Quand j’étais nietzschéen
  • L’Orfelin
  • Voyage au centre de Paris
  • L’homme qui aimait trop travailler