Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien ?

Flammarion, 2014180 pagesISBN : 2081343177

Commander
 

L’extrait


« Qu’il me soit permis, pour commencer, de chercher chicane à René Descartes. Dans la troisième partie du Discours de la méthode, celui-ci expose les maximes qui composent sa morale provisoire, c’est-à-dire les règles pratiques selon lesquelles il a choisi de gouverner sa vie. Au cours de cet exposé, Descartes a recours à un exemple devenu célèbre, celui du voyageur égaré en forêt. Représentez-vous la situation suivante : vous êtes perdu dans les bois. Vous avez marché longtemps, décrit de nombreux tours et détours, si bien que vous n’avez plus aucune notion d’orientation. Vous n’avez pas de carte, ni aucun moyen de prévenir qui que ce soit. Que faire ? Quelle stratégie convient-il d’adopter ? Si vous procédez au hasard, en vous fiant à vos intuitions, en vous engageant dans les sentiers qui vous inspirent et en changeant de direction chaque fois que vous rencontrez un nouvel obstacle – tronc renversé ou cours d’eau –, vous risquez d’enchaîner les erreurs. Il est même à redouter que vous ne dépensiez beaucoup d’énergie à tourner en rond, tandis que le temps joue contre vous – car une fois la nuit tombée, vous serez pris au piège. Pour autant, vous auriez tort de vous décourager. Il existe en effet, explique Descartes, une méthode imparable pour se tirer d’embarras : il suffit de choisir une direction arbitrairement et de marcher toujours en ligne droite. Ainsi, vous finirez bien par arriver quelque part. Certes, vous ne reviendrez probablement pas au lieu dont vous êtes parti, mais au moins vous sortirez de la forêt. Cette règle, Descartes entend en étendre la portée et l’appliquer à l’existence entière : c’est pourquoi il se veut « le plus ferme et le plus résolu » possible dans ses actions, même s’il entre une part d’incertitude dans ses décisions initiales. Se fixer un cap, c’est faire un pari – mais celui-ci se révélera gagnant presque à tout coup, pourvu que nous ne le reniions pas en cours de route. Descartes se félicite au passage de s’épargner ainsi bien des tergiversations inutiles : « Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d’agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants, qui se laissent aller inconstamment à pratiquer, comme bonnes, les choses qu’ils jugent après être mauvaises. » Évidemment, cette histoire de forêt est frappante, qui incite à adopter le conseil de Descartes et à faire de la constance dans les choix – fussent-ils imparfaits – une règle de vie. Cependant, elle a aussi un immense défaut. Sa force de persuasion n’empêche pas qu’une supercherie s’en mêle, qu’il y ait là-dessous un parti pris contestable, voire une erreur habilement dissimulée. Car toute forêt a une lisière. Et l’on peut en sortir. Si profondément qu’on se soit enfoncé sous le couvert, il est raisonnable de supposer qu’il se trouve quelque part, au-delà de l’obscurité des arbres, une vallée dégagée, des habitations, un village… Mais l’existence que nous menons, elle, n’a pas de lisière ni de dehors. Elle connaît seulement une limite, la mort. Rien d’autre, du moins rien sur quoi l’on puisse se fonder avec certitude. C’est pourquoi la fable de Descartes, pour valoir comme métaphore pertinente de la condition humaine, mériterait d’être remaniée ainsi : imaginez une planète qui serait complètement recouverte par la forêt, sans océan, sans nulle trouée. Maintenant, supposez qu’un voyageur se trouve transporté sur une telle planète. S’il est cartésien, que fera-t-il ? Il marchera toujours droit devant lui. Avec un peu de chance, au bout d’une épuisante randonnée qui durera des mois, voire des années, il reviendra à son point de départ (et si, par miracle, il le reconnaît, il comprendra qu’il lui faut changer de méthode). Mais le plus probable est qu’il meure avant d’avoir décrit une seule fois la circonférence de ce globe. Dans une forêt sans dehors, dans un milieu plein et entier, comme l’est notre vie, il n’est qu’une seule stratégie adaptée. Il faut d’abord prospecter, pour trouver un endroit idoine où établir un campement – de préférence une grotte ou un abri naturel, situé non loin d’un point d’eau et légèrement en hauteur afin de voir arriver d’éventuels ennemis. Une fois qu’on a trouvé le lieu parfait pour installer le bivouac, il convient de rayonner dans toutes les directions, afin d’explorer le milieu, d’en repérer les dangers mais aussi les ressources, les mares poissonneuses, les taillis giboyeux, les arbres fruitiers. La vie bonne, en d’autres termes, ne saurait consister en une marche forcée en ligne droite, mais en une exploration en étoile. »

Le thème


Cheminant en compagnie des sceptiques de l’Antiquité, dont il propose une relecture personnelle, l’auteur façonne une morale à l’usage de tous ceux qui veulent vivre à l’écart des dogmes.

Revue de presse

Elsa Godart, Psychologies Magazine, octobre 2014

« Ne perds pas ta vie à poursuivre un but illusoire » : telle est l’idée antique développée par Alexandre Lacroix. En fréquentant d’un peu plus près la méthode sceptique et ses deux principes – l’« isosthénie », qui représente la force égale de deux arguments contraires et qui donc s’annule, et la suspension de l’assentiment, en grec épokhè – mise à distance de la pensée face à elle-même – nous pouvons apprendre à vivre autrement. Non pas sans croyance, mais plutôt dans la mise en doute de nos certitudes. Et dans l’admiration du monde. »